Né en 1964 dans une famille de mineurs, le petit Marc fraternise avec les chiens errants de sa cité en rêvant de nature sauvage et de grands espaces.
En compagnie de F.Cooper, J.O. Curwood, Jack London, Jules Verne et de quelques autres, il explore le vaste monde, avec un intérêt tout particulier pour la toundra. Pour ses dix ans, sa maman lui offre La guerre du feu de Rosny Aîné qui deviendra l’un de ses livres de chevet.
Soutien de famille, au sortir du lycée, il renonce à ses projets d’étude. De chantier en chantier, tout en s’initiant au maniement de la truelle et du marteau piqueur, il compatit au sort des migrants et des travailleurs clandestins. Indigné, il décide d’infiltrer la police pour tenter de lutter contre les injustices et le racisme ordinaire.
Une dizaine d’années plus tard, l’inspecteur Klapczynski, sur le point d’être démasqué, se dit que le moment est venu d’aller faire fortune dans la littérature.
Soucieux d’élever sa pensée, il s’attarde quelques années en faculté à côtoyer les grands esprits.
La trentaine bien sonnée, un D.E.A. de philosophie en poche, habité par le souvenir de la perte du feu dans les marais de la préhistoire, il décide de mener sa dernière enquête, la plus belle, la plus extraordinaire. Une affaire classée, vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années. Un homme aurait mystérieusement disparu il y a quelques vingt-cinq mille ans du côté de l’Europe : Neandertal, le premier chasseur de la toundra.
A partir de quelques indices, Marc remonte la piste. Pendant plusieurs années, il parcourt les derniers espaces sauvages d’Europe, des canyons d’Espagne aux forêts de Laponie, des Pyrénées aux Carpates en passant par les Abruzzes, de la Méditerranée à l’Atlantique… A pied, à cheval ou en kayak, il marche inlassablement sur les traces des anciens hommes. Partout, des sommets escarpés au fond des vallées perdues, il interroge les esprits, il intercepte les messages du vent, il cherche les témoins du passé. La nuit, il écoute les cris de la toundra. Pas à pas, il vit l’épopée d’Ao, d’Iktia et de Tsinaka.
De là naîtra L’odyssée du dernier Neandertal, fresque romanesque préhistorique en trois volumes, dont la rencontre entre Ao et Aki constitue le premier volet, fabuleux voyage dans l’Europe glaciaire d’il y a trente mille ans, mais aussi plongée au cœur de l’âme humaine à travers la rencontre de ces deux humanités.
Ao suit son chemin. De son côté, tout en continuant à écrire, Marc se fait apiculteur, cueilleur de plantes sauvages, guide de randonnées, occasionnellement maréchal ferrant.
Depuis, Ao et Aki ont inspiré un film, un album pour les petits et une série d’aventures pour la jeunesse.
Aujourd’hui, à l’heure d’un désastre annoncé, après avoir voulu savoir d’où on venait, il semblait évident d’aller regarder dans l’autre direction, du côté du futur. C’est là que se situera la nouvelle enquête de Marc Klapczynski...
Raconter la préhistoire
La préhistoire, source d’inspiration des écrivains
1/ Le roman préhistorique comme genre littéraire.
2/ Roman d’initiés ou «héroic fantasy».
1/ La part de l’ethnologue.
2/ Le cas Neandertal.
3/ Le rôle du roman dans la représentation de la préhistoire.
1/ Un mystère irréductible.
2/ Le questionnement philosophique.
Pourquoi écrire des romans préhistoriques ?
Sauf à répondre par l’énoncé de quelques motivations toutes personnelles, il faut croire que la question suggère l’existence d’une singularité du roman préhistorique. On n’écrirait pas sur la préhistoire comme sur n’importe quelle période. De fait, les romanciers sont peu nombreux à s’y aventurer. Est-ce à dire que la préhistoire n’inspirerait pas les écrivains ou que l’exercice serait particulièrement périlleux ? Il y aurait éventuellement une troisième raison : le genre serait affaire d’initiés. En effet, la question révèle peut-être aussi une attente de légitimité qu’on ne retrouve pas forcément dans les autres catégories romanesques.
Mais peut-on vraiment parler de catégorie ? Il faudrait commencer par essayer de situer le roman préhistorique.
I / Le roman préhistorique est-il un genre littéraire à part entière ?
En écrivant mes romans, je ne me suis pas posé cette question. De mon point de vue, c’est donc une question de lecteurs à laquelle je réponds à posteriori. Le premier roman de ma fresque étant paru pour la première fois il y a près de dix ans, j’ai eu l’occasion de participer à un certain nombre de débats où cette thématique a été abordée, avec des auteurs qui avaient théorisé sur la question, et j’ai pu constater qu’il n’y avait pas de véritable consensus sur le sujet. Pour certains, le roman préhistorique obéirait à des règles qui en feraient effectivement un genre littéraire particulier. Pour d’autres, il s’agirait d’une sous-catégorie du roman historique. Pour d’autres encore, il serait parfois apparenté au «fantastique» ou «héroic-fantasy».
Sans nier l’intérêt et la pertinence de certaines réflexions que j’ai pu entendre, lorsqu’elles se veulent restrictives les unes des autres, aucune de ces approches ne me paraît totalement satisfaisante. Mais considérées dans leur ensemble, elles témoignent de la difficulté à définir précisément le roman préhistorique et révèlent la diversité de ses influences potentielles.
1/ Le roman préhistorique comme genre littéraire.
Pour les tenants d’une catégorie littéraire à part, le genre serait caractérisé par un certain nombre de fantasmes et de clichés qu’on retrouverait dans la plupart des fictions préhistoriques, avec des auteurs voués à reproduire les préjugés d’une époque et une vision du monde héritée du colonialisme et du complexe de supériorité occidental.
Cette conception, qui tend à faire de la préhistoire une source d’inspiration stéréotypée, me semble réductrice et caricaturale. Outre qu’elle ignore les auteurs venus d’autres horizons, elle manque aussi d’originalité dans la mesure où elle réserve au roman préhistorique ce qui est propre à tous les romans, à savoir qu’un auteur est toujours influencé par sa culture et par son époque. Comme dans n’importe quelle œuvre de fiction, l’auteur d’un roman préhistorique est tributaire de son parcours individuel, de ses expériences, de son tempérament, de ses croyances et de ses convictions, de son imaginaire et de sa sensibilité.
C’est la partie subjective qui fonde le genre romanesque dans son ensemble, sur laquelle nous reviendrons dans la conclusion, avec l’exposé de quelques motivations personnelles.
2 / Roman d’initiés ou «héroic-fantasy».
Pour les tenants d’une sous-catégorie du roman historique, il est manifeste que le roman préhistorique gagnerait à rester l’affaire de gens éclairés, cautionnés par les scientifiques à défaut d’être scientifiques eux-mêmes.
Comme j’ai pu le constater, au-delà de la simple curiosité, on attend de l’auteur d’un roman préhistorique qu’il puisse donner des gages de crédibilité.
Les tenants de la parenté avec «l’héroic-fantasy» disent à peu près la même chose dans la mesure où ils distinguent le roman préhistorique sérieux du roman fantaisiste, plus proche de la science-fiction que du roman historique.
Bien qu’assez rigides, ces deux approches me semblent plus intéressantes que la précédente. Il y a là une vraie spécificité du roman préhistorique tel qu’il est perçu par le public, et peut-être une explication à sa rareté.
On m’a souvent demandé si j’étais préhistorien. Ne l’est-on pas forcément lorsqu’on a étudié son sujet pendant des années ? Je ne crois pas que l’on exige de l’auteur d’un roman historique qu’il soit historien au sens strict. On considère comme acquis qu’il est passionné par son sujet et qu’il a pris la peine de bien se documenter. A priori, cela pourrait même sembler paradoxal de réserver cette requête au seul roman préhistorique dans la mesure où la préhistoire reste une période mystérieuse, de laquelle ne subsistent que quelques traces, dont les interprétations font souvent l’objet de polémiques, c’est à dire un territoire quasiment vierge où l’imaginaire devrait pouvoir se déployer sans contraintes. Mais c’est peut-être précisément ce mystère qui en fait une affaire «d’experts». Pourtant les préhistoriens se risquent assez peu du côté du roman. Parmi ceux que j’ai rencontrés, certains m’ont dit qu’ils aimeraient avoir cette disposition, précisément pour pouvoir exprimer des idées ou des intuitions, dont les découvertes archéologiques préhistoriques ne permettent pas de rendre compte et que la rigueur scientifique leur interdit parfois d’exprimer dans le cadre de leur profession.
Comme dans la science fiction où les romanciers peuvent parfois inspirer les chercheurs, le roman préhistorique peut suggérer de nouvelles approches en proposant des interprétations inédites, en bousculant des schémas sclérosés, des classifications trop linéaires, des préjugés…
II/ «La pensée préhistorique».
Aussi bien le romancier que le chercheur savent qu’ils ne pourront jamais qu’effleurer «la conscience» des hommes du passé. Les scientifiques qui échafaudent des théories à propos de certaines découvertes ne font d’ailleurs pas autre chose que les romanciers. La plupart de ces théories sont des scénarios bâtis à partir de quelques indices, à travers lesquels s’expriment aussi leur subjectivité, parfois leurs fantasmes. Qui, parmi nous, pourrait prétendre être aujourd’hui capable de voir le monde à travers le regard d’un homme d’il y a trente mille ans ? Les fossiles dont nous disposons ne constituent que quelques bribes d’un décor auquel échappent définitivement, non seulement les dispositions intellectuelles des hommes, leur manière de «penser» le monde, mais aussi la plupart des activités qu’ils ont pratiquées avec des matières périssables : le bois, l’écorce, l’osier, la terre, le sable, la peau, les fourrures, les poils… Et que dire des cris, des chants, des percussions, des sifflements, des danses, des récits mythiques… Que serait-il resté des chants polyphoniques des pygmées s’ils avaient disparu ?
1/ La part de l’ethnologue.
En matière d’interprétation des vestiges préhistoriques, notamment lorsqu’il s’agit d’envisager l’existence d’une éventuelle «religion» des origines, on évite les références directes aux chasseurs cueilleurs sur lesquels nous avons des témoignages. S’il n’est pas question de nier l’existence potentielle d’une «pensée préhistorique» originale, aux multiples facettes, la stricte application de cette règle conduirait à s’interdire toute spéculation faute d’éléments matériels suffisamment probants.
Quelles que soient les formes de spiritualité développées par les hommes préhistoriques, elles restent le fait d’hommes soumis aux mêmes exigences de conciliation avec l’environnement que les chasseurs cueilleurs «contemporains», et les témoignages de ceux qui les ont côtoyés contribuent inévitablement à nos représentations de la vie préhistorique.
Sous réserve de s’assurer de l’objectivité de ces témoignages et de les replacer dans leur contexte historique et sociologique, l’étude des mœurs et des mythes de populations ayant vécu dans des milieux comparables à ceux des hommes préhistoriques considérés me paraît une source d’inspiration essentielle pour un auteur de romans préhistoriques.
Jean Malaurie a nommé «anthropogéographie», une approche scientifique qui vise à considérer les économies des peuples «primitifs» (hyperboréens en particulier) à la lumière de leurs interactions avec l’environnement. Dans l’intimité des chasseurs de l’Arctique, Jean Malaurie a perçu l’étroite corrélation entre leur approche cognitive de l’écosystème physique et leurs comportements.
Ces hommes considèrent que leurs actes sont susceptibles de perturber un ordre naturel garant de la pérennité de leur mode de vie. Le rite chamanique illustre cet impératif de maintien d’un équilibre entre les puissances en œuvre dans la nature, condition de reproduction d’un parcours immuable auquel s’apparente la vie du chasseur-cueilleur. Les prescriptions et les interdits qui s’appliquent aux hommes procèdent directement de la connaissance de cet ordre naturel. On peut parler ici d’une «connaissance adaptative». Cette connaissance «sensible» se construit dans une relation dynamique avec le milieu, où «affectivité» et «objectivité» sont étroitement imbriquées.
Jean Malaurie Ultima Thulé (Terre humaine poche, édition 2008, page 385) : …Ces hommes sont comme en osmose avec les pierres, la faune, la flore. Avec leurs cinq sens ces chasseurs lisent un abécédaire qui nous reste inconnu. A l’écoute de la nature, l’Esquimau a, en effet, une exceptionnelle faculté de fixation et de mémorisation sensorielle. Il y a une vibrance de la sensation qui, chez lui, est signe : en alerte, à l’affût, il flaire le vent, observe les nuages, renifle l’odeur du sol qui fume l’été ; il apprécie les craquements plus ou moins secs de la glace, les sons feutrés de la neige ; il interprète l’humeur des bêtes ; la nature de leurs viscères, le halo de la lune…
Pour le romancier préhistorique, il s’agirait d’essayer d’imaginer une forme de «pensée préhistorique» à partir d’interactions possibles avec le milieu, en se fondant sur l’environnement de la population concernée et sur les traces qu’elle a laissées, tout en s’inspirant des pratiques de chasseurs-cueilleurs «historiques», confrontés à des situations comparables (sur le plan géographique ou faunistique).
2/ Le cas Neandertal.
Neandertal, qui a souvent changé de statut, de grand-père rustique à cousin germain, aujourd’hui demi-frère, tire ses lettres de noblesse d’avoir été le premier chasseur de la toundra. Comment tenter d’imaginer sa vie, ses préoccupations et sa manière de concevoir le monde sans étudier les cultures des peuples qui, pour avoir vécu dans des conditions proches, ont été amenés à surmonter des contraintes similaires ?
Neandertal s’est maintenu en Europe pendant deux cent mille ans sans interruption. Il a connu deux glaciations et s’est aventuré jusqu’aux confins de l’Arctique. Remarquable tailleur de pierres, il est l’homme qui en a essayé le plus. Quelle que soit la forme de «connaissance adaptative» qu’il a développée, son efficacité ne fait aucun doute.
Longtemps stigmatisé pour un menton fuyant et une face pas assez plate, Neandertal semble aujourd’hui avoir surmonté en partie ce handicap.
Sous couvert de l’humaniser, certains seraient même tentés de mettre sa disparition sur le compte «d’un tempérament pacifique» face à un homme de Cro-magnon «forcément» plus belliqueux.
Une telle caricature, qui peut éventuellement trouver sa place au cinéma, n’est guère plus avantageuse pour Neandertal. Elle revient à considérer Neandertal comme le représentant d’une «espèce» au comportement stéréotypé, alors que la diversité culturelle est précisément l’une des caractéristiques majeures des sociétés humaines. Les hommes de Neandertal n’étaient probablement ni plus pacifiques ni plus belliqueux que les hommes de Cro-magnon. Ils étaient simplement humains, et leur longévité (en tant que branche récente de l’humanité), de même que leur longue cohabitation avec Cro-magnon relativisent l’implication de ce dernier dans leur disparition.
Entre un Néandertalien d’Europe de l’Est et un autre du sud de la péninsule ibérique, il y avait sans doute des différences culturelles très importantes, y compris linguistiques. Il y en avait peut-être même davantage qu’entre des hommes de Cro-Magnon et des Néandertaliens qui occupaient des zones géographiques voisines.
Contre la vision restrictive d’un homme de Neandertal tardivement acculturé, «forcément» incapable de rivaliser avec un homme «moderne», conquérant et novateur, qui arrive en Europe avec sa panoplie «d’artiste pariétal» dans les bagages, j’ai préféré imaginer que les rencontres entre ces deux «humanités» ont pu constituer, ici et là, les ressorts d’une évolution conjointe.
Si l’arrivée de l’homme «moderne» a pu jouer un rôle direct ou indirect dans la disparition de Neandertal, rien ne permet d’affirmer qu’il fut prépondérant. Les causes de cette énigmatique disparition ont plus vraisemblablement dû être multiples et complexes, fruits de hasards et de conjonctures diverses plutôt que d’une fatalité fondée sur une évidente supériorité de Sapiens (ou sur la passivité de Neandertal), et elles n’excluent en aucun cas l’héritage dont nous sommes dépositaires, génétique, peut-être, mais aussi culturel.
Nier à priori toute transmission de la connaissance accumulée par Neandertal dans le processus d’adaptation de Cro-magnon à son nouvel environnement rétablit le délit de faciès. En considérant Neandertal selon le point de vue de «l’anthropogéographe» on évite facilement ce genre d’écueil. Pour vivre dans la toundra, Neandertal a dû fait preuve d’une intelligence adaptative exceptionnelle. Pendant deux cent mille ans, il a réussi à conserver son «pouvoir». Voilà une solide base de réflexion.
3 /Le rôle du roman dans la représentation de la préhistoire.
En matière de préhistoire, pour le grand public, peut-être plus que dans d’autres domaines, il semble que le roman reste une source d’informations non négligeable sur une période immense, particulièrement riche et complexe, oubliée des programmes scolaires, sujette à de fréquents rebondissements et à de salutaires remises en question, où les certitudes restent rares, les interprétations diverses, parfois contradictoires, et les polémiques nombreuses.
Parmi les préhistoriens, certains se réjouissent d’ailleurs de l’apport de la fiction, qui, en suscitant des images et des émotions, met de la vie et de l’humanité derrière les fossiles et les éclats de silex.
En l’absence de vestiges et d’indices suffisants pour dessiner «scientifiquement» les contours d’une «culture préhistorique», le romancier a donc un rôle à jouer dans notre représentation de la préhistoire.
Cette complémentarité informelle entre le romancier et le chercheur dans la construction de cette représentation confère aux romanciers une certaine responsabilité que l’on pourrait considérer comme une spécificité du roman préhistorique.
III/ La singularité de la thématique préhistorique.
Mais la singularité du roman préhistorique ne se limite pas à ce seul aspect didactique. Elle est aussi le reflet de l’étrangeté de son sujet et d’un questionnement sous-jacent, sans doute à l’origine de la fascination que cette période exerce sur nous.
1/ Un mystère irréductible.
La préhistoire fascine pour sa part de mystère irréductible. Elle ressemble à un vaste territoire qui reste encore à explorer, à la fois envoûtant et intimidant. Les «anciens hommes» nous apparaissent un peu comme des extraterrestres, et le monde d’alors, avec son climat et ses animaux disparus, ressemble à une autre planète.
C’est «le récit des origines», un temps lointain, où la réalité et le mythe se confondent. Il y a de la magie dans le roman préhistorique. La science-fiction et le fantastique ne sont pas loin et on peut trouver une certaine cohérence dans le fait que Rosny Aîné, l’auteur de La guerre du feu et d’autres nouvelles préhistoriques, ait aussi été un auteur de romans de science-fiction, tout en revendiquant un statut de préhistorien au regard des nombreuses années qu’il avait passées à étudier son sujet.
La préhistoire nous renvoie aux origines de l’humanité et aux grandes questions philosophiques : qui sommes-nous, d’où venons-nous et où allons-nous ? En écrivant sur la préhistoire, on s’interroge sur «le proprement humain», ce qui est irréductible chez l’homme. A partir de quand peut-on parler d’humanité ?
Ce questionnement est d’autant plus passionnant que le développement récent de l’étude du comportement animal a montré toute la difficulté à cerner avec précision le concept d’ «humanité», qui se réfère à la fois à une espèce et à un comportement qui ne lui est pas strictement réservé. Personne aujourd’hui ne conteste que certains animaux éprouvent de l’empathie et peuvent faire preuve de compassion et d’altruisme, qu’ils sont capables de résoudre des problèmes, d’innover et de développer des cultures originales…
Pour les «primitifs», «l’intentionnalité» animale se pose d’emblée. A défaut de pouvoir remonter à la source de la pensée humaine, on est facilement enclin à supposer que toute ébauche de pensée se fonde sur une conscience de soi qui se reflète dans cette espèce de miroir à facettes que constitue le monde animal. En relatant le parcours de l’ancêtre, le mythe des origines traduit généralement l’ambivalence confuse de ce reflet, ressemblance et dissemblance inextricables, à l’origine de cette prise de conscience identificatrice.
Malgré les difficultés propres à son sujet, la préhistoire apparaît comme une source d’inspiration particulièrement riche pour le romancier. Formidable terrain d’aventures, auréolée de mystère et de magie, elle permet aussi de s’interroger sur «l’âme humaine» en suscitant des réflexions sur la place de l’homme dans le monde, la spiritualité et le rapport à la nature, les relations entre les individus, les sexes, les cultures, «les humanités».
Conclusion – Le propre du roman – Une approche personnelle.
Un roman est un mélange de faits, de lieux et de personnages inspirés par le vécu, l’actualité, l’histoire (ou la préhistoire) et l’imagination. L’ambition du romancier est bien de parvenir à mêler la réalité à la fiction à tel point que le lecteur ne puisse en démêler l’écheveau, pour mieux l’emporter, à partir de quelques repères connus, dans le monde qu’il a inventé.
Pour ma part, il s’agissait de raconter la confrontation entre deux «humanités» dans le contexte mystérieux et poignant de la disparition d’un homme au parcours extraordinaire, le premier à avoir osé affronter la rigueur d’un climat semi-arctique, remarquable artisan, capable de bienveillance et de spiritualité. A travers un récit qui reste avant tout un roman d’aventures, un «western préhistorique» comme j’ai pu le lire ici et là, j’ai essayé de mettre en scène la vie dans la toundra à cette époque et d’exprimer les liens profonds entre ses habitants.
Neandertal est «l’homme européen» par excellence. «Né du souffle de la toundra», il a été façonné par ce continent. En marchant sur les traces d’Ao à travers quelques espaces encore sauvages d’Europe, j’ai voulu contempler les mêmes paysages que lui. A l’écoute des messages du vent, j’ai écrit chemin faisant. Le voyage à pied me semble un bon moyen pour tenter d’approcher cette relation à la fois affective et objective que le «primitif» entretient avec son environnement. En favorisant le développement des facultés de perception sur lesquelles se fonde la «connaissance naturelle» de ces hommes, elle permet de ressentir quelque chose de cette relation intime avec les puissances de la nature.
Sans négliger les découvertes préhistoriques et les témoignages puisés dans la littérature ethnographique, j’ai essayé de partager avec mes lecteurs des émotions et des sensations qui peuvent permettre d’entrevoir l’efficience de ce dialogue permanent entre les «primitifs» et le monde, et de rappeler les liens indéfectibles qui nous relient aux autres formes de vie et plus généralement à toutes les composantes de l’Univers.
A ce propos, en guise de conclusion et d’hommage, je voudrais dire qu’une de mes joies d’auteur a été d’avoir réussi, avec mes romans, à faire revivre le temps d’une nuit de lecture à monsieur Jean Malaurie, dont le témoignage et les réflexions m’ont aidé à imaginer la vie des anciens hommes, certaines des émotions qu’il avait ressenties, il y de nombreuses années, lorsqu’il partageait la vie des «derniers rois de Thulé», tant il est vrai que les petits hommes du froid, au même titre que les anciens hommes, nous semblent aujourd’hui des habitants d’un autre monde.
www.jean-malaurie.fr
Marc Klapczynski
Romancier, philosophe. Auteur de «L’Odyssée du dernier Neandertal» Ao l’homme ancien – Le pouvoir d’Iktia – Tsinaka l’œil de la toundra (Aubéron/Pocket)
Exposé réalisé pour le Pôle International de la Préhistoire des Eyzies, présenté le 25 avril 2011 dans le cadre d’une journée de conférences sur le thème «Lire la préhistoire» (la préhistoire comme source d’inspiration – le rôle du roman dans la représentation de la préhistoire).
AO L'Odyssée du dernier Neandertal / (c) 2010 Dilem, C. Troilo, M. Klapczynski - Tous droits réservés / Crédits et Informations Légales
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